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 Les Thessaliennes

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tlina

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MessageSujet: Les Thessaliennes   Ven 13 Fév - 18:57

C'est un roman court à sujet mythologique (je me suis inspirée d'une légende grecque, ce n'est pas moi qui ai inventé la trame de l'histoire).

Je vous le posterai en plusieurs fois (1 post par chapitre).

Chapitre 1

La tour


Aux temps anciens, il y avait en Thessalie, au nord de l'Hellade, une haute et fière place-forte. Elle se dressait sur une colline rocheuse entre les champs verdoyants, non loin de la mer ; les troupeaux de chèvres, de moutons et de boeufs paissaient au pied des remparts, et les éleveurs et paysans regardaient ces murs avec gratitude, car c'était grâce à eux qu'ils connaissaient la paix. La place-forte n'avait pas de nom propre, alors on l'appelait domaine du roi Eolos.
Parfois montaient ou descendaient de beaux cortèges, dames aux cheveux oints et aux péplos ouvragés, hommes armés de javelines de bronze, et tous à cheval – richesse inouïe ! Alors on savait que l'un des fils, ou l'une des filles mariées du roi, venait rendre visite à son père. Ils étaient beaux, et nombreux, les enfants d'Eolos, et c'étaient tous des rois ou des reines. Seules restaient au palais quelques fils encore jeunes, qu'on voyait chasser sur les terres autour de la forteresse avec des escortes de serviteurs et de chiens jappant, et des filles non mariées, qui sortaient peu, comme le veut la coutume. Vraiment, c'était une belle famille que les seigneurs de Thessalie. Eolos lui-même, le roi, était le fils d'Hellèn, qui avait donné son nom à toute l'Hellade ; ses frères Doros et Xouthos régnaient sur de grands domaines, au sud. Sur toutes les terres où on parlait les langues d'Hellade, tous les rois et seigneurs étaient apparentés à ce roi-là, d'une manière ou d'une autre. Les Thessaliens étaient fiers d'être les sujets d'un tel homme, et ils s'enorgueillissaient en regardant la forteresse.
Pourtant, sur le flanc nord de la place-forte, il y avait une tour sombre sur laquelle personne ne posait les yeux. On l'évitait, même. La seule présence de ces pierres était un démenti à la fierté des paysans du nord. Cette lourde construction carrée, bien sombre à côté des pierres sèches et blanchies du domaine d'Eolos, on aurait préféré qu'elle n'existât pas. C'était une tache noire sur le ciel bleu de Thessalie.
Tous les matins et tous les soirs, deux serviteurs se rendaient à cette tour pour y déposer des paniers et une cruche. Personne d'autre n'y avait accès. Personne ne parlait jamais de cette tour, ni de ce qu'il y avait à l'intérieur. Presque personne ne savait, et d'ailleurs personne n'avait envie de savoir. La tour faisait peur. Des cris étranges en sortaient, parfois. Ceux qui les entendaient frissonnaient terriblement, et il leur fallait une bonne gorgée de vin doux, mêlé d'eau et de miel, pour s'en remettre. Alors nul ne s'approchait de cette tour. Et il eût été impossible de regarder à l'intérieur pour voir son contenu, car les murs en étaient hermétiques, à part une petite lucarne où même la lumière du soleil ne pouvait entrer.
Seul l'oeil d'un dieu aurait pu voir à l'intérieur, et voici ce qu'il aurait trouvé : une petite pièce noire comme la nuit, même à midi, suintant d'humidité ; des lézards et des couleuvres gigotant dans les fentes du mur – eux seuls savaient comment entrer et sortir ; au plafond, des araignées ; sur le sol, des flaques boueuses, des quignons de pain moisis que même les rats n'osaient pas toucher (et pourtant il y en avait), des éclats de terre cuite, les paniers du jour contenant un peu de nourriture et une cruche d'eau croupie, et dans un coin, prostrée, pelotonnée en une boule étonnamment petite, une chose vivante, une femme.
Elle était pâle, hâve, les bras osseux, les cheveux gris, et pourtant elle était encore jeune. Des sanglots secouaient son corps cassé. De temps à autre, elle relevait la tête, se jetait contre les murs, grattait la pierre, s'y écorchait les doigts, s'y retournait les ongles, mais grattait, grattait comme si elle pouvait fendre la paroi humide. Et, s'acharnant, elle tapait, tapait du poing sur le mur, et invariablement retombait dans un gémissement...
Elle pleurait, tête entre les bras ; ses cheveux gris ébouriffés tombaient alors jusqu'à ses pieds. Et puis, comme furieuse, elle se cabrait, et hurlait :
- Mes enfants ! Rendez-moi mes enfants !
Et quand, le soir, ces cris résonnaient dans la tour et se faisaient entendre jusqu'à l'intérieur de la forteresse, jusqu'aux oreilles du roi Eolos, celui-ci sentait une ombre passer sur son âme, fronçait les sourcils, et faisait semblant de ne pas entendre.


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tlina

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MessageSujet: Re: Les Thessaliennes   Lun 16 Fév - 19:32

Chapitre 2

L'homme sur la plage


Pour comprendre le mystère de cette tour, il faut remonter quelque temps en arrière.
Avant que la première terre du premier mur de la tour ne fût érigé, un beau jour d'été où le ciel et la mer étaient d'un bleu éclatant, deux des filles d'Eolos, Canacé et Arné, dérogèrent à la coutume et sortirent de leur gynécée étouffant. Escortées par des servantes censées les surveiller, elles descendirent la colline et se rendirent à la plage toute proche – en faisant attention de rester à l'ombre, pour ne pas faner leur peau d'ivoire. À l'ombre d'un tamaris, entourées de leurs suivantes, elles devisèrent de choses et d'autres, tout en brodant et humant le frais vent marin.
Des deux princesses, Canacé était la plus jeune. Ses cheveux étaient étonnamment lumineux, presque roux, et auréolaient son visage fin. Son teint était naturellement pâle, et les heures passées au gynécée à coudre et à filer avaient accentué cette blancheur. Elle avait de grands yeux clairs, souvent mélancoliques, et parfois il y passait une lueur déconcertante, comme si Canacé était perdue dans un rêve à la fois délicieux et effrayant. Mais ce jour-là elle n'était pas du tout triste, et riait de bon coeur avec sa soeur.
Celle-ci, au nom d'Arné, mais qu'on appelait le plus souvent Mélanippé, était grande et fine, légère et malicieuse. Sa peau était blanche elle aussi, mais son teint avait plus de couleurs, ses joues surtout rougissaient vite. Ses cheveux noirs ondulés voletaient autour de ses épaules quand elle secouait la tête pour rire ; et elle aimait rire, elle aimait le soleil, la lumière et le bleu vif du ciel et de la mer. C'était la vie et la joie incarnées. Elle formait avec la pâle Canacé un contraste étonnant : de ces très belles demoiselles, on aurait voulu sauver l'une du malheur, et rire avec l'autre du bonheur.
Quand les princesses et leurs suivantes eurent cessé de parler du beau temps, de la chaleur, de la mer, de l'été et de leurs ouvrages à tisser, elles se mirent à parler d'amour. Les servantes, toutes esclaves, parlaient soit de leurs maris, soit des esclaves qui leur plaisaient et avec qui elles voudraient bien se marier ; les deux princesses, elles, se mirent à imaginer leur futur époux. Canacé, peu bavarde d'habitude, s'enflammait en décrivant un bel éphèbe brun, la peau tannée par le soleil, la chasse et la guerre, courant en chiton après les bêtes sauvages ou les ennemis ; Mélanippé, elle, disait en plaisantant :
- Pourquoi pas un homme plus mûr ? Un grand homme protecteur, aux muscles puissants, un riche seigneur avec une longue barbe et un pouvoir sans bornes ?
- Pourquoi pas, mais je préfère mon beau jeune homme, répliqua Canacé.
- À quoi te servira ton éphèbe ? Vas-tu le contempler tout le jour comme un homme contemple une femme ? la taquina Mélanippé. Vrai, tu as des goûts d'homme, ma soeur ! Un mari plus vieux a plus de stature. Surtout s'il est fort et puissant. Un roi qui pourrait satisfaire le moindre de tes désirs, tu imagines ? Quand je dirais : « Je veux ceci », je l'aurais tout de suite, quoi que ça puisse être.
- Aucun homme ne peut réaliser le moindre de tes désirs, fillette, dit une vieille servante qui, jusque là, brodait silencieusement dans son coin.
C'était une vieille femme au visage ridé de tous côtés, sous des cheveux blancs arrangés sous un voile. De corps, elle était assez ronde et massive ; on devinait qu'elle avait eu des formes généreuses dans sa jeunesse. Ses petits yeux noirs regardaient les deux princesses avec une sorte de tendresse vigilante.
- Aucun homme, reprit-elle. Seul un dieu le pourrait.
- Mais, répliqua une autre servante, l'amour des dieux porte malheur. Io, la fille du fleuve Inachos, Zeus l'a aimée, et pour récompense elle a été changée en vache, et a parcouru des milliers et des milliers de stades avant de pouvoir retrouver forme humaine ! Callisto, la fille du roi d'Arcadie, a été aimée de Zeus, et la déesse Héra l'a changée en ourse, et elle a erré des années dans les forêts, jusqu'à ce que son propre fils la chasse et manque de la tuer !
- Eh bien, ma nourrice, décréta Mélanippé à l'adresse de la vieille servante, jamais je ne laisserai un dieu m'aimer.
- Il y a peut-être pire qu'être l'amante d'un dieu, murmura Canacé, mais personne ne l'entendit.
Mais le groupe des femmes se tut. Loin sur la plage, un homme approchait. Les princesses rabattirent un voile sur leurs cheveux, et baissèrent les yeux : il n'était pas séant qu'un homme extérieur à la maison du roi les voie au naturel. L'inconnu arriva à leur hauteur, et leur demanda d'une voix douce :
- Femmes, auriez-vous de l'eau, je vous prie ?
Une des suivantes lui tendit une outre. Au moment où il prit le récipient, son bras frôla (était-ce fait exprès ou non ?) l'épaule de Mélanippé, qui releva les yeux machinalement. L'homme qui buvait semblait tout juste être le mari qu'elle avait décrit l'instant d'avant : il avait l'air d'avoir la quarantaine, son chiton relâché laissait voir des épaules et des pectoraux puissants, couverts de poil viril ; ses cheveux, qui avaient l'air humides, se mêlaient à une longue barbe qui lui couvrait le cou ; son grand nez, ses lèvres fortes, ses sourcils épais, ses yeux sombres dont le regard était difficile à soutenir, tout en lui évoquait la force. Mélanippé se sentit alors troublée, par cette coïncidence d'une part, ensuite par le coup d'oeil que lui jeta l'homme en rendant l'outre. Il y avait dans ces yeux quelque chose d'indescriptible, un mélange de volonté, de douceur et de désir. La princesse rougit, et frissonna soudain, malgré la chaleur de l'été.
- Merci, femmes, dit l'homme en s'éloignant. J'aurai le plaisir de vous revoir, je l'espère.
Comme il partait, Mélanippé le suivit des yeux, et quand il eut disparu, elle devint beaucoup plus silencieuse et moins expansive qu'à l'accoutumée.
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MessageSujet: Re: Les Thessaliennes   Ven 20 Fév - 19:48

Chapitre 3

Le banquet des maîtres


Quelques jours plus tard, tous les fils d'Eolos installés à l'étranger rendirent visite à leur père, qui organisa un grand banquet réunissant toute sa lignée mâle. Dans une vaste salle des appartements royaux, les esclaves de la maison passèrent une matinée entière à disposer sièges, lits et tables basses. Vers midi, les fils du roi entrèrent s'y installer un à un. L'aîné, Salmonée, seigneur de la ville du même nom, un grand homme paré de riches atours qui jetait sur toutes choses un regard arrogant, s'allongea majestueusement dans un lit et demanda du vin d'un claquement de doigts. Créthée, plus petit que son frère et plus modéré, s'installa sur un siège en retrait, à côté de son autre frère Déion, un homme très discret, qui parlait peu. Athamas, le roi du pays de Coronée, s'allongea à côté de son frère Sisyphe, Sisyphe le roué, aux yeux perçants, intelligents, et qui avait toujours l'air d'inventer une nouvelle ruse. Magnétès et Périérès, eux aussi rois très puissants, mais d'allure modeste comparés à leurs frères, s'assirent de part et d'autre d'un grand trône d'olivier sculpté de scènes mythologiques – comment Zeus, roi des dieux, précipita d'un trait de foudre les monstrueux Titans dans le Tartare, et on voyait dégringoler leurs corps gigantesques dans l'abîme où les guettaient la Nuit aux voiles noirs et les jumeaux Sommeil et Mort. Macarée, le cadet, le seul des fils à habiter encore chez son père, arriva en dernier, en tunique légère et javeline à la main : il revenait de la chasse. Il s'assit au bord d'un lit, sans prendre la peine de s'allonger, et jeta un manteau sur ses épaules et ses bras blancs d'éphèbe.
Alors vint siéger le roi sur le trône d'olivier. Eolos avait une stature impressionnante, et malgré son âge – sa barbe grisonnait, ses cheveux se raréfiaient – aucun de ses fils n'aurait voulu le défier à la lutte. Chacun de ses gestes était empreint de puissance. De plus, il était colérique, voire cruel envers ceux qui ne respectaient pas son pouvoir. Si les gens du peuple l'aimaient pour la paix qu'il leur procurait, ils tremblaient dès que, sur la face du roi, les deux sourcils épais et broussailleux se fronçaient. Aussi l'aimait-on de loin, et le craignait-on de près.
Eolos s'assit sur le trône, son sceptre de bronze en main, et dit :
- Mes fils, je vous ai réunis, certes pour le plaisir de vous voir, mais surtout pour parler du mariage de vos soeurs.
Il fit une pause, changea son sceptre de main, et reprit :
- Périmède et Pisidicé, vos soeurs, ont déjà trouvé un époux. Alcyoné sera marié au noble Céyx sous peu, et non seulement c'est une bonne alliance pour nous, car cet homme a du sang divin, mais en plus elle a accepté avec plaisir. Mais il reste le cas de Calycé, d'Arné et surtout de Canacé.
Macarée, le benjamin, parut vouloir dire quelque chose, et ouvrit ses lèvres imberbes, mais il se ravisa.
- Calycé se mariera vite, c'est certain. Quant à Arné-Mélanippé... C'est une jolie femme, nous n'aurons aucun mal à lui trouver un époux... tant qu'elle se tait, insinua Sisyphe.
- Cette enfant est insolente, tonna Salmonée. Plusieurs fois elle m'a manqué de respect. Qui pourrait vouloir d'une épouse effrontée comme elle ?
- Les femmes doivent honorer leur mari, renchérit son frère Athamas. Le sexe faible doit honorer le sexe fort.
Sisyphe eut un léger ricanement. Les ennuis qu'Athamas avait avec ses deux femmes successives, Néphélé et Ino, étaient notoires. Quant à Salmonée, totalement sous la coupe de sa deuxième femme Sidéro, et perdu dans ses rêves mégalomanes, il ne voyait même pas que sa femme persécutait sa fille Tyro.
- Vous avez raison, mes frères, dit-il alors, aussi serait-il bon que vous appliquiez ce principe chez vous. Que vaut un homme que sa femme ne respecte pas ?
Salmonée lui lança un regard noir, que Sisyphe lui rendit. La haine entre tous deux était vivace, et datait de l'enfance.
- Les femmes sont fourbes, répliqua le roi. Pour peu qu'on leur laisse un peu de champ libre, elle contestent notre supériorité. Il faut leur faire comprendre que nous avons le pouvoir, et que nous désobéir est un crime. Nous ne supportons pas les effrontées, les contestataires, et par-dessus tout les femmes qui se donnent aux hommes hors mariage, car elles ne peuvent plus nous fournir d'alliance avec une noble famille, et cela est la désobéissance suprême. Une femme a des devoirs, et l'homme en a un : faire obéir sa femme et ses filles. Souvenez-vous en, mes fils.
- Nous n'avons qu'à marier Mélanippé au premier homme qui la voudra, proposa Magnétès, comme punition de son insolence. C'est avec Calycé et Canacé que nous ferons de belles alliances.
- Calycé peut-être, mais Canacé ? objecta Déion. Cette enfant est chétive. Personne ne voudra d'elle.
- C'est faux, intervint brusquement Macarée, qui s'était tu jusque là.
Il s'était levé d'un coup, et il y avait de la fougue dans sa voix, et ce ton impétueux surprit tout le monde. Le jeune homme se sentit observé avec curiosité, baissa la tête et rougit – « comme une femme », murmura Sisyphe dans son coin.
- Canacé est très jolie, continua-t-il moins fort. Elle sera mariée très vite. Très vite.
Il se rassit lentement.
Tout à coup, un cri et des bruits de vase cassé, venant d'à côté de la grande salle, interrompirent la conversation. Eolos se dressa d'un bond, brandissant son sceptre comme une arme. Un esclave poussa la porte, et entra en hâte pour se jeter au pied du maître.
- Seigneur, il y a un intrus dans la maison !
- Comment ? répondit le roi, alors que tous ses fils se levaient et couraient chercher leurs armes, et que Macarée saisissait sa javeline.
- Un homme, expliqua l'esclave haletant, un grand avec un longue barbe, j'allais l'arrêter quand soudain, il y a eu un voile devant mes yeux, et je ne l'ai plus vu, je suis tombé à la renverse et j'ai cassé une de vos poteries, pardonnez-moi, maître, pardonnez-moi !
- Plus tard ! Où était-ce ?
- Près du gynécée, seigneur !
- Près du gynécée ! s'écria Macarée, et il bondit hors de la pièce pour s'engouffrer dans les couloirs. Il poussa en hâte la porte de l'appartement des femmes et trouva ses soeurs, sa mère et leurs suivantes saisies d'étonnement, leurs quenouilles et poids de laine encore en main, certaines toujours penchées sur le métier à filer. Elles avaient été surprises par le bruit, mais personne n'avait rien eu, et elles n'avaient pas vu l'homme. On le chercha longtemps, mais nul ne le retrouva. C'était comme s'il avait disparu.
Et ce ne fut qu'après de longues heures que l'on s'aperçut que Mélanippé avait disparu, elle aussi.
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MessageSujet: Re: Les Thessaliennes   Lun 23 Fév - 21:53

Passage un peu plus... suggestif. Rien de bien méchant mais si vous êtes facilement effarouché(e)s et très pudiques...


Chapitre 4

L'amour des dieux porte malheur


La jeune fille était entre les bras de son homme.
Il faut dire que depuis leur rencontre sur la plage, elle n'avait pas cessé de penser à lui. Plus que son torse puissant et la force qui se dégageait de lui, c'était ses yeux qui lui revenaient sans cesse en mémoire : la douceur de ces yeux volontaires... Un regard qui disait : « Belle femme, crois-moi, je te veux, je te désire et en échange tu auras toujours ma protection, aime-moi seulement... » Et Mélanippé fut surprise des images qui lui venaient alors en tête. C'était comme si ses sens, endormis jusque là, s'étaient réveillés avec fureur.
Cet homme la fascinait. Plus elle se remémorait son allure, son visage, et ses yeux – oh, ses yeux – plus une sorte de torpeur douce se dégageait de ce souvenir, comme une envie d'être bercée par ces bras puissants jusqu'à la fin des temps. Il lui semblait que le hâle de la peau de cet homme était comme le scintillement du soleil sur la mer, que ses cheveux étaient vagues sombres, ses yeux bleu des flots calmes après la tempête. Et elle ne parlait presque plus, ne mangeait presque plus, ne dormait presque plus – ses pensées étaient tout imprégnées de cet homme. Si elle avait pu savoir son nom ! Elle l'aurait répété sans fin, jusqu'au bout de la nuit, dans le secret de son lit.
Aussi, quand, alors qu'elle sortait du gynécée pour prendre un peu l'air, elle le vit dans les couloirs, lui, justement, l'homme qui hantait ses rêves depuis ce fameux jour sur la plage, elle crut qu'un miracle était arrivé, et sans s'expliquer comment ni pourquoi, elle courut vers lui.
Ce ne fut que quand elle fut arrivée à sa hauteur qu'elle se rendit compte de l'inconvenance de sa conduite. Elle s'arrêta net, baissa la tête et rabattit les voiles qui lui couvraient le front ; pourvu qu'il ne la prenne pas pour une délurée, une folle, pour une fille qui ne sait pas se tenir ! Mais elle sentit une main se poser sur son épaule, releva les yeux. L'homme lui lançait à nouveau un de ces regards graves et pleins de désir qu'elle avait sans cesse revus en rêve, et qu'elle pouvait à présent à peine soutenir.
Il y eut soudain un cri :
- Un intrus !
Mélanippé ne comprit pas exactement ce qui se passa alors. Elle se retrouva comme entourée de brume, entendant juste un corps tomber à la renverse et une poterie se briser. Mais elle ne voyait rien : un nuage épais s'étendait comme un voile entre elle et le reste du monde. Elle tendit les bras et rencontra alors une main, la forte main de l'homme de la plage – et leurs doigts s'entrelacèrent.
La brume se dissipa, et Mélanippé se rendit compte qu'elle n'était plus dans le palais de son père. Des murs de pierre brute se dressaient autour d'elle, sur lesquels gouttait une eau pure. Une trouée de lumière s'ouvrait à sa droite. C'était une grotte, et par l'ouverture on voyait deux chevaux, deux bêtes magnifiques, qui surpassaient tous les autres coursiers, brouter paisiblement. Un char de bronze et d'or reposait non loin d'eux.
La princesse fut stupéfaite de cette métamorphose du monde autour d'elle, et terrifiée. Était-elle envoûtée, était-elle folle, les dieux avaient-ils égarés ses sens ? Elle se tourna vers l'intérieur de la grotte, et vit dans l'ombre se découper la forte silhouette de l'homme de la plage.
- Où sommes-nous, seigneur ? s'écria-t-elle. Où m'avez-vous emmenée ?
L'homme s'avança vers elle. La lumière éclatante du jour qui passait à travers la sortie de la grotte illuminait son visage, et Mélanippé se sentit soudain petite et perdue dans l'ombre. Elle avait peur, et en même temps restait fascinée par la lumière qui se dégageait de l'homme. Ses genoux tremblèrent, elle flancha, et tomba en avant ; lui la rattrapa doucement.
- Qui êtes-vous ? demanda Mélanippé.
Il ne répondit pas tout de suite, alors elle enchaîna :
- Cela fait si longtemps que je pense à vous... Oh, je sais, une jeune fille ne doit pas dire cela, ni même le penser. Elle doit attendre que sa famille lui choisisse un époux, le servir, avoir de beaux enfants avec lui pour lui donner des héritiers. Elle doit bien mener sa maison et bien éduquer ses fils et ses filles, c'est tout. Mais quand je pense à vous... Quand je pense à vous...
Elle laissa tomber sa tête sur la poitrine ferme de l'homme, s'abandonnant dans les plis de son chiton, et se laissant bercer au rythme de sa respiration. Puis elle ouvrit la bouche, et les mots se déversèrent d'eux-mêmes de sa bouche.
- Qui êtes-vous donc ? Depuis que je vous ai vu, je suis troublée sans cesse. Une jeune fille, non, ne fait pas d'avances à un homme, mais vous, seigneur, oui, je vous ai trouvé beau, dès que je vous ai vu. Et je crois ne plus pouvoir me passer de vous... Seigneur, je ne sais qui vous êtes, mais votre allure, votre taille, votre port ne sont pas d'un roturier... Vous devez même avoir du sang divin. Venez chez mon père, alors, venez, je vous en prie, et demandez-moi en mariage. Je serai votre servante. Une femme doit servir son mari. Cette idée ne me plaît pas, je ne veux servir personne, mais si c'est vous, je peux encore l'accepter... Je ne veux servir personne d'autre que vous... Oh, seigneur, pourquoi vous taire ? Ne me voulez-vous pas pour épouse ? Moi, je vous veux pour mari.
Il la prit par les épaules, et l'écarta de lui.
- Un dieu, dit-il, ne peut épouser une mortelle.
Mélanippé frissonna. Un dieu ! C'était bien ce qu'il avait dit, oui. Plaisantait-il ? La prenait-il pour une fille crédule, et utilisait-il ce prétexte pour profiter d'elle un soir avant de l'abandonner ? Elle le contempla encore une fois. Bien sûr, ces yeux, ces bras, cette force et cette volonté... Et il lui semblait encore plus grand, plus puissant et plus rayonnant que la première fois qu'elle l'avait vu. Sans compter la façon dont il l'avait transportée dans cette grotte... Tout cela dépassait l'humain.
Elle aurait dû tomber, s'agenouiller, se jeter aux pieds de la divinité, tremblant de son audace. Mais elle n'en fit rien.
Elle ne voulait pas cesser de toucher sa peau.
Alors, qu'est-ce qu'un dieu pouvait vouloir d'elle ? La réponse lui traversa l'esprit : ce que Io et Callisto avaient donné à Zeus... Et elle se sentit rougir, pas seulement par pudeur, mais parce qu'au fond d'elle-même elle voulait dire oui.
Les mots de l'une de ses servantes lui revinrent en mémoire : « L'amour des dieux porte malheur ! ».
« Si l'amour des dieux porte malheur, pensa-t-elle non sans une pointe d'ironie, que va-t-il m'arriver, à moi, amoureuse d'un dieu ! »
- Je sais qui vous êtes, dit-elle. Avec cette force, vous ne pouvez être que le grand Poseidôn, le seigneur des mers, l'ébranleur de la terre, le maître des chevaux. Je le sais, car mon coeur me l'a dit.
- Ton coeur dit vrai, jeune fille, répondit Poseidôn.
Elle fit alors ce que jamais, jamais elle n'aurait osé en temps normal, et ce qu'aucune de ses soeurs n'aurait osé. Elle prit les bras forts du dieu, toujours posés sur ses épaules, par les poignets, et s'en ceignit lentement. Elle s'approcha, timidement quand même, du corps du seigneur des mers. Elle n'aurait pas dû, elle le savait, mais son coeur semblait brûler et fondre à la fois, et elle avait tant envie de le toucher, de l'enlacer, de se perdre contre celui qu'elle aimait ! Elle tressaillit malgré tout quand les doigts divins touchèrent sa poitrine, mais leva la tête, et soutint le regard de Poseidôn.
- Que vous soyez homme ou dieu, dit-elle très bas, faites ce que vous voulez de moi. Prenez-moi si vous le souhaitez, puis repartez aussitôt, ou emmenez-moi toujours avec vous si cela est possible... Mais sachez que je vous aime... et que je vous désire, ajouta-t-elle plus bas encore.
Peut-être était-ce cela, l'insolence de Mélanippé.
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MessageSujet: Re: Les Thessaliennes   Dim 22 Mar - 20:16

Attention, là par contre, c'est gore.


Chapitre 5

Père sans amour




Quand la princesse Arné réapparut, le lendemain matin, entrant dans le gynécée à pas de loup alors que tous dormaient, épuisés d'avoir cherché, seule sa vieille nourrice l'entendit. L'esclave se leva d'un bond et courut, malgré son grand âge, vers sa fille de lait.
- Mélanippé ! s'écria-t-elle. Tu n'as rien, mon enfant ? Nous croyions tous que l'intrus t'avait enlevée. Où étais-tu passée ?
Mais la jeune fille ne voulut rien répondre.
Ainsi en fut-il pour toutes les questions que son entourage, esclaves, soeurs, frères et parents lui posèrent. À chacune elle opposa un mutisme obstiné, à se demander où son enjouement et son esprit de répartie étaient passés. Parfois, quand quelqu'un, Salmonée par exemple, l'interrogeait trop brutalement, elle levait la tête et le regardait droit dans les yeux, d'un air résolu, presque méprisant, « insolent » comme disaient les hommes de la famille. Dans cette aventure, elle avait gagné une sorte d'aura qui changeait son habituelle impertinence en autorité, si tant était qu'une femme pût avoir de l'autorité face aux hommes en ce monde. Ses frères, désarçonnés par cette attitude, n'osaient plus trop s'en prendre à elle ; seul le roi son père n'était pas impressionné.
Mélanippé eut donc droit à quelques dizaines de jours de respect, jusqu'aux premiers vomissements.
La nausée la surprit un jour en plein gynécée, alors qu'elle brodait un ouvrage représentant Io divinisée, dans toute sa gloire, crécelle à la main. Elle s'arrêta soudain, porta la main à la bouche, fit signe à une esclave de l'aider ; celle-ci courut chercher une bassine ; Arné se cabra, prise de hoquets, et vomit. Toutes ses soeurs présentes dans la pièce observaient la malade avec étonnement ; sa nourrice, soudain anxieuse, essuyait son visage en sueur. Ses soupçons se confirmèrent lorsque la même scène se reproduisit le lendemain. La nourrice en fut aussitôt alarmée. Elle ne connaissait que trop ces symptômes...
- Mélanippé, lui demanda-t-elle en la prenant à part, pardonne-moi cette question, mais à quand remontent tes dernières règles ?
Arné hésita.
- Plus de quarante jours, nourrice, finit-elle par dire dans un souffle.
- Ma fille... gémit la vieille esclave, portant les mains à ses cheveux blancs et commençant à les tordre, à les tirailler, au risque de les arracher, dans un mouvement d'angoisse. Ma fille, qu'as-tu fait ?... Oh, grands dieux ! Oh, par Héra ! Te rends-tu compte de ce que tu as fait ? Te rends-tu compte de ce qui t'attend ? Personne ne voudra plus t'épouser, pas même le dernier des mendiants !... Il faut retrouver cet homme, ma fille, et le forcer à te prendre pour femme ! Lui seul est coupable !
- C'est impossible, nourrice, répondit Mélanippé. Il... il ne reviendra pas. Jamais.
- Oh, dieux de l'Olympe, que pouvons-nous faire ? Et ton père... Le roi sera furieux ! Il faut le lui cacher, absolument !
- Non, l'arrêta la princesse. Je n'ai pas à avoir honte de ce que j'ai fait. Je ne veux rien cacher.
- Comment, mais tu es folle ?
- Si on le lui cache et qu'il l'apprend malgré tout, sa colère sera pire encore, répliqua-t-elle.
- Oui, mais... Tu ne sais pas comment il peut réagir... Je l'ai vu juger des sujets pour des peccadilles, et non, quand on lui désobéit, il ne connaît pas la pitié... Mais attends ! Il y a peut-être un moyen de détourner sa colère. Oui, nous dirons... nous dirons que tu as été forcée. Il s'emportera alors contre l'intrus, et tu seras sauvée... Et ne me contredis pas cette fois ! la prévint la nourrice comme Arné ouvrait la bouche. Nous ferons comme j'ai dit, il n'y a pas d'autre solution.

Les deux femmes demandèrent à voir le roi en privé le soir même. Mais quand le sdouverain les reçut, première surprise : il les accueillit non pas dans une chambre privée, mais dans la salle où d'ordinaire il jugeait les criminels qu'on lui amenait. La nourrice frissonna à ce mauvais présage : ce ne serait pas une conversation entre père et fille, mais un procès...
La pièce impressionnait par ses vastes proportions et les portraits de Thémis, la Justice Divine, qui s'étalaient sur tous les murs : la déesse avait, sur ces fresques, des allures terribles, et ses yeux sans vie semblaient vouloir foudroyer les impudents qui osaient s'en prendre aux lois. Au fond de la salle, Eolos siégeait sur un trône de pierre, sceptre à la main comme Zeus tient sa foudre. Par sa carrure puissante et son air imposant, il avait d'ailleurs vraiment l'air d'être l'incarnation de Zeus – mais d'un Zeus colérique, sans amour ni souci pour ses créatures. Il n'y avait qu'eux trois dans la pièce, ce qui accentua les craintes de la nourrice. Il fallait vite régler le problème avant que ce procès ne tourne à la condamnation de sa fille de lait.
La vieille servante s'avança, les yeux rivés au sol, et avec toutes les marques d'une crainte respectueuse, s'adressa au souverain en ces termes :
- Ô grand maître, il faut que votre fille vous fasse un aveu de la plus haute importance. L'autre soir, l'homme qui s'est introduit dans le château n'a pas fait que l'enlever...
- Je sais, l'interrompit le roi.
Sa voix, amplifiée par l'écho de la salle, avait tonné comme l'orage. La nourrice se redressa dans un mouvement de surprise, et bégaya :
- Comment, seigneur ?
- Crois-tu, répliqua Eolos en parlant directement à Mélanippé – qui se taisait jusque là, et toisait son père sans crainte ni respect, comme si c'était elle le juge de ce procès déguisé – que ta mère ne se doutait de rien ? Elle m'a fait part de ses soupçons hier soir... Tu es enceinte ! rugit-il presque en se levant de son trône.
La nourrice se fit toute petite, mais la princesse encaissa sans broncher. Elle fixa les yeux – ses yeux si brillants, sous des sourcils de jais qui en rehaussaient encore l'éclat, si prompts à se remplir d'une lueur de malice ou d'impertinence – sur Eolos, et répondit :
- En effet, père.
La phrase avait beau être sobre, son ton était tout sauf respectueux. Le roi le comprit bien, car une fureur sans mélange se peignit sur son visage. La nourrice tenta de l'apaiser, en débitant d'une voix précipitée :
- C'est l'intrus, l'autre soir ! Il l'a enlevée, et il l'a forcée à suivre ses volontés, sans quoi jamais il ne la relâcherait, et...
- TAIS-TOI, ESCLAVE ! cria Eolos, et il sauta à bas de son trône, attrapa la vieille femme par ses cheveux blancs et la jeta au sol, où elle resta prostrée, gémissant de douleur et d'humiliation.
- Pourquoi agissez-vous ainsi, père ? intervint alors Arné. Cette femme vous a toujours servi fidèlement, et si elle me protège, c'est par amour pour vos enfants. Pourquoi le fait que je sois enceinte vous met-il en une telle colère ? D'autres grands seigneurs ont vu leur fille enceinte hors mariage, et ont fait élever leurs enfants comme si c'étaient les leurs. Est-ce donc une telle faute ?
- Qu'est-ce que ce raisonnement ? riposta le roi. Une femme doit obéir aux hommes de sa famille ! Et faire ce que tu as fait, c'est gâcher l'alliance que la famille espérait ! Plus personne ne voudra de toi, à présent !
- Et pourtant un dieu a bien voulu de moi, dit-elle.
Le roi lui jeta un regard noir, puis éclata d'un rire sardonique :
- Un dieu ! Ma fille, tu crois à ces balivernes ! Tu crois que les dieux se promènent sur la terre pour faire des mortelles leurs amantes ! Non seulement tu prouves ton idiotie, mais en plus tu blasphèmes. Les dieux sont du côté de l'ordre, pas des filles sans vertu qui se donnent au premier venu !
- Eh bien si c'est cela, alors oui, répliqua Mélanippé, et ses yeux brillèrent d'un éclat d'insolence – pour la dernière fois. Alors oui, je suis une fille sans vertu ! Car il ne m'a en rien forcée, je me suis donnée à lui, par amour et par désir ! Les hommes aussi prennent des femmes hors mariage, et en paient pour qu'elles s'offrent à eux ! Et si ma faute en est une, alors eux non plus n'ont pas de vertu ! Mes frères ont le droit à l'amour, pourquoi pas moi ? Pourquoi les femmes n'y ont-elles pas droit ?
Eolos, qui s'était contenu jusque là, explosa alors de rage, agrippa Mélanippé par l'épaule et hurla :
- LES HOMMES ONT LE POUVOIR, PAS TOI, INSOLENTE !
Et sa colère se mua alors en une férocité sans nom ; de toute sa force, de toute sa violence, il plaqua ses mains sur le visage de sa belle enfant ; de ses ongles acérés il griffa ses joues roses, et les yeux d'Arné s'écarquillèrent un instant de terreur, quand les doigts de l'homme plongèrent dans ses orbites, et tirèrent – la jeune femme se cabra dans un spasme de douleur...
Elle réussit à s'arracher aux griffes de son père qui hurlait de rage, les doigts couverts de sang ; du sang aussi coulait des globes mutilés de la princesse, se déversait sur ses joues blanches et recouvrait d'une gangue noirâtre le tissu fin de son péplos. Arné poussa un cri horrible, à glacer le sang de tous ceux qui l'entendirent, et gémit, cette fille habituée à rire, geignit et sanglota sans larmes, pendant que des gouttes rouges roulaient de ses orbites à son menton. Et elle cria :
- Eolos, tu es mon père ! Est-ce qu'un père fait cela à sa fille ?
Le roi reprenait son souffle, et appelait des esclaves, ordonnant qu'on emporte sa fille, qu'o,n la fasse disparaître.
- Père sans coeur ! s'écria la jeune fille. La justice viendra pour toi, et ta cruauté te coûtera un jour la vie !
- Enfermez-la dans sa chambre ! commandait Eolos à ses serviteurs qui venaient de faire irruption dans la pièce, et découvraient, horrifiés, le spectacle. Qu'on la cloître jusqu'à ce qu'elle accouche. Nous nous débarrasserons de l'enfant à sa naissance. Quant à elle, je veux que plus personne ne sache qu'elle existe. Je veux qu'elle disparaisse !

C'est ainsi qu'on se mit à construire la tour, pour y enfermer la princesse Arné, aussi appelée Mélanippé, coupable d'avoir fait l'amour avec un dieu. Elle avait accouché de jumeaux ; on les abandonna dans la campagne pour que les bêtes sauvages les dévorent. On brûla les vêtements d'Arné, et les broderies d'Arné, et le lit d'Arné ; il fut interdit à tous d'en parler. Et plus personne ne pensait à elle, sauf quand, le soir, ses cris faisaient résonner la tour...
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tlina

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MessageSujet: Re: Les Thessaliennes   Dim 22 Mar - 20:17

Chapitre 6

Les bergers et le bouvier



Dans les jours qui suivirent l'emprisonnement d'Arné, des étrangers arrivèrent dans un village voisin du palais d'Eolos. Ces voyageurs, deux petits hommes bruns qui parlaient un patois différent du thessalien, mais tout de même une langue d'homme, demandèrent le gîte et le couvert auprès du premier villageois qu'ils rencontrèrent. Celui-ci les accueillit, selon les lois sacrées de l'hospitalité.
Cet hôte bienveillant était de naissance libre alors que les voyageurs étaient des esclaves au service d'un roi étranger, mais lui était pauvre, alors qu'eux vivaient confortablement. Ils avaient la chance de servir une maison riche. L'homme libre, lui, était un gardien de troupeaux mercenaire, qui louait ses services à qui le lui demandait. Des périodes de désoeuvrement et de pauvreté succédaient à d'autres d'intense activité qui leur permettaient à peine de vivre, à lui et à sa femme.
Aussi les étrangers furent-ils assez surpris quand ils entrèrent dans la cabane de leur hôte. Le logis était exigu, et pour dormir, il n'y avait que des paillasses à même le sol. Cela dit, la femme de la maison leur fit un bon repas, alors ils ne furent pas trop mécontents.
Après manger, les étrangers et leur hôte discutèrent plusieurs heures, en buvant quelques gorgées de vin que les voyageurs avaient apporté dans une outre, et que la maîtresse de maison avait mêlé à de l'eau et des herbes, dans un petit cratère d'argile sans décorations. Malgré les dialectes différents que parlaient les uns et les autres, ils réussissaient à se comprendre assez bien. Leurs langues respectives étaient assez proches.
- Ainsi ton métier c'est de garder des vaches ? disaient les voyageurs.
Leur hôte se fit répéter la question, puis répondit lentement :
- Quand on me paye pour, oui. En ce moment le roi Eolos m'emploie. Et vous ?
- Nous, c'est un peu pareil. Nous gardons plutôt des brebis, d'habitude.
- Et d'où venez-vous ? Je ne reconnais pas votre patois.
- De l'île d'Icarie. Marche jusqu'à la côte, prends la mer, pars vers la droite par rapport au soleil couchant, et tu trouveras les îles. Icarie est celle au sud-ouest.
- Alors qu'est-ce qui vous amène si loin au nord ?
- Nous sommes en mission pour la reine, répondit un des bergers.
Il regarda son compagnon, et lui dit qu'il aimerait bien raconter toute l'affaire à leur hôte, mais qu'il ne savait pas si c'était permis. L'autre lui répondit en haussant les épaules qu'ici, si loin d'Icarie, cela n'aurait aucune conséquence. Le premier berger, que le vin rendait bavard, se lança alors dans un récit :
- En Icarie, le sais-tu, mon hôte, règne Métaponte, roi descendant de Zeus, car tous les rois viennent de Zeus. Il a épousé la fière Théano, une femme au courage et à la fermeté d'un homme, vraiment ; elle venait d'une des maisons les plus nobles du pays, mais elle n'était pas la seule à prétendre au titre de reine. Ses concurrentes étaient nombreuses. Pourtant elle les a toutes évincées. Le mariage entre le roi et la reine a été somptueux. Métaponte a fait cadeau à la famille de Théano de cent boeufs, de dix trépieds de bronze et de cinq d'or ; Théano, dans sa dot, a emmené, en plus de sa personne, six coupes de bois sculpté, merveilles à voir, six d'argent ciselé, ouvrage digne d'Héphaïstos, et trois d'or. Nombreuses furent les libations à Héra, pour que le mariage soit heureux, et à Ilithyie, pour que l'union soit féconde. C'était vraiment un spectacle extraordinaire : tous ont chanté l'hyménée et dansé deux jours de suite. Or voilà, cela fait cinq ans que le roi et la reine sont mariés, et jusqu'ici, pas de descendance, pas d'héritier pour le royaume ! Théano ne conçoit pas, son époux la suspecte d'être stérile. Il a crié à la tromperie ; il a menacé de la répudier, et de la chasser du royaume ainsi que sa famille. Mais sur les prières de la reine, il a consenti à attendre encore. La reine a alors forgé une ruse. Elle s'est retirée dans appartements, et a prétendu être souffrante. Entretemps, elle nous envoyés, nous, ramener un nourrisson fraîchement né, pour le faire passer pour le sien. Mais elle le veut bien fait et robuste, pour qu'on le croie de noble lignée. Pour l'instant, nous ne trouvons que des enfants contrefaits, ou trop grands pour que la supercherie ne soit pas découverte. Nous n'avons plus beaucoup d'espoir de ramener un bébé à temps...
Le bouvier écouta très attentivement cette histoire, se fit répéter quelques mots qu'il ne comprenait pas puis déclara :
- Je sais peut-être où trouver ce qu'il vous faut...
- C'est vrai ? s'écrièrent les esclaves.
- Oui. Il m'est arrivé quelque chose d'étrange il y a trois jours. Alors qu'avec un de mes amis, bouvier mercenaire comme moi, nous menions paître les vaches du roi dans un coin reculé où se trouve le plus de pâture, nous avons remarqué qu'une de nos bêtes s'écartait du troupeau, et pas moyen de la faire revenir ! Elle semblait marcher tout droit vers un but bien précis... Nous, curieux, nous l'avons suivie. Elle s'est enfoncée dans un petit bois, sur une hauteur proche du palais et de la nouvelle tour. Personne ne va jamais là. D'abord parce que la tour sombre fait peur, puis la forêt est pleine de bêtes féroces. Nous avons couru derrière notre vache ; on pensait au salaire qui s'envolerait si on perdait une des bêtes du troupeau du roi. Et là, nous trouvons la bête, arrêtée derrière un buisson de noisetiers, et en-dessous, deux nouveaux-nés qui s'agrippent à ses tétons, et qui sucent les pis comme s'ils étaient des petits veaux ! Le plus incroyable, c'est que la vache se laissait faire, elle se penchait même, pour offrir son lait aux bébés ! Mon ami a pensé que c'était un miracle, que les dieux protégeaient ces enfants, et les a emmenés chez lui. Je ne sais pas comment il va faire pour les nourrir, parce qu'il n'est pas plus riche que moi.
Les deux esclaves étaient ahuris par cette histoire. En même temps, ils se disaient que pour avoir survécu, abandonnés dans la forêt, ces jumeaux devaient être robustes. D'ailleurs, si les dieux se souciaient réellement d'eux, en les ramenant à Théano, les bergers s'attireraient sans doute les bonnes grâces du Ciel... L'un d'eux demanda, cependant :
- Mais vous n'en avez pas parlé à votre maître, le roi Eolos ?
Le bouvier baissa la tête, l'air sombre, et dit :
- Non.
- Pourquoi ?
- Les enfants portaient des espèces de colliers autour du cou, expliqua-t-il très lentement, comme à contrecoeur. Une bonne âme avait marqué leurs noms sur ces pendentifs, dans cette écriture que Cadmos de Thèbes a ramenées de son pays natal, la Phénicie. Mon camarade ne sait pas lire les lettres phéniciennes, mais moi si. Et pour l'un des deux enfants, il était écrit Boiotos, pour l'autre Eolos.
Il se tut soudain, refusant d'en dire plus aux bergers, qui n'avaient compris qu'à moitié. Eux ne savaient pas que la coutume du pays, c'était de donner au cadet d'une fratrie le nom de son grand-père. Ils ne savaient pas quel secret de famille le nom d'Eolos révélait.
Mais cela ne les empêcha pas de se rendre, dès le lendemain, chez l'ami de leur hôte, et d'obtenir les deux bébés en échange d'avantages substantiels et de la promesse que les enfants seraient bien traités et choyés. C'est ainsi que Boiotos et Eolos, les deux fils de Mélanippé, partirent pour l'île d'Icarie.
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